Emile Chartier dit Alain

Emile Chartier dit Alain

 

                                                                                                                                                                                                                                 

                                                                                                                       

                                                                  « Je pense par un mouvement de  cheval                                                                                qui refuse la bride"                                                      On a trop dépeint Alain comme une figure surannée, consensuelle et sans grand relief, dont les écrits seraient tout juste bons à fournir des sujets de dissertations et à garnir des dictionnaires de citations. Or la perception qu’en avaient ses contemporains était tout autre et doit conduire à une réévaluation. Deux jugements portés sur lui peu avant la Première guerre mondiale contribueront à battre en brèche  une méprise due essentiellement à la méconnaissance d'une oeuvre protéiforme encore partiellement inédite. D’un côté, Jean Jaurès, « ébloui » à la lecture d’un recueil de Propos, voit dans ces textes « un des chefs-d’œuvre de la prose française » et s’exclame « Quel penseur que ce sauvage ! ». Du camp d’en face, s’élèvent les diatribes de Bernanos, jeune militant de l’Action française et directeur, en 1913,  de l’Avant-garde de Normandie, pour qui Alain « instituteur et proxénète », est un « radoteur », « un barbon qui sécrète la pensée comme une sueur et qui n’annonce que des âneries égalitaires » à la Une de la Dépêche de Rouen et de Normandie, et trahit sa patrie en militant contre la « Loi des trois ans » et plus généralement contre la nationalisme exacerbé qui mène à la guerre :

« C’est ta silhouette infirme et l’ombre de tes deux oreilles d’âne qui s’étendront, le soir de la défaite, sur nos champs sacrés couverts de morts. Tu auras pointé le canon Krupp droit au cœur de ta patrie : le maître d’école allemand, c’est toi ! (…) j’inscris sur ton derrière, à coups de fouet, la protestation du bon sens et du patriotisme outragés. »

Alain, issu d’une petite bourgeoisie pauvre, boursier percheron rétif au dressage, fidèle à une nature que Jules Lagneau sut déceler au lycée de Vanves (« Gardez cette propension à la colère, c’est ce qu’il y a de meilleur en vous ») risque  plusieurs fois le renvoi de l’Ecole normale supérieure :

         « Mes trois ans d’Ecole furent bruyants et hors de règles (…)

Je fus improvisateur et mystificateur, souvent brillant, souvent redouté, envié, critiqué fort sévèrement par ceux que je criblais (…) Je répandais la terreur »             

Son succès à l’agrégation en 1892 aurait pu l’engager dans la carrière classique qui semblait promise à ce brillant sujet reconnu par ses pairs :

« Le seul parmi nous qui ait un peu de génie, c’est Chartier : or Chartier gâte son génie » (lettre d’Elie Halévy à Célestin Bouglé, 30 mars 1901)

                Mais c’était compter sans « le fond de l’esprit » :

« Je fus normalien et agrégé ; après cela, professeur ; rien n’est plus commun ; mais le rebelle et le sauvage n’ont pris que l’habit. Le fond de l’esprit est resté mauvais, ce qui veut dire bon. Encore aujourd’hui, Je pense par un mouvement de cheval qui refuse la bride. Je ne sais pourquoi je le dis, car cela se voit. »

Très tôt il juge qu'il  a mieux à faire qu'à écrire uniquement  pour ses collègues dans des revues savantes :

« La vocation d’écrire m’est venue de politique. Le spectacle des    Importants m’a toujours donné l’idée de les cribler de flèches. »

Dès les années 1890 sa prise de distance avec l’institution se précise. Le salut de la République est à ce prix. C’est ce qu’il explique à son ami Elie Halévy, alors qu’après le lycée de Pontivy il est en poste au lycée de Lorient :

« Tu fais l’éloge de la philosophie universitaire. Or, plus je vais, plus je la prends en   horreur, et la rends, solidairement avec tous les christianismes, responsable des idées antisociales qui disloquent la société  (…) Je ne crois pas que le philosophe soit impuissant contre la canaillerie, car il la gêne par sa présence, si les idées claires sont des espèces d’explosifs, ce que je crois.»

C’est au moment de l’Affaire Dreyfus, après le  J’accuse  de Zola, qu’il se lance dans le combat républicain :

« Quand il fut évident que les grands chefs s’honoraient presque d’une erreur, et en tiraient occasion de nous rappeler qu’ils nous gouvernaient, je me jetais dans la révolte et rejoignais mes amis dreyfusards. Nous jurâmes qu’on ne crierait point Vive l’Armée aux retraites militaires. Et, discourant sur des bancs du square, avec l’appui des ouvriers de l’arsenal et des marins, nous fûmes maîtres de la ville ; et même nous préparâmes d’assez près une commune autonome, pour le cas non invraisemblable d’un coup d’Etat militaire »

 

En 1900 commence sa carrière de  journaliste, d’abord dans la Dépêche de Lorient, puis dans la Dépêche de Rouen et de Normandie. Emile Chartier devient Alain.

« Ayant au fond de moi la grande philosophie, je me suis bien gardé de la juger            trop belle pour le journalisme. »

C’est d’ailleurs à peu près à la même date qu’il écrit le premier… et le dernier livre d’ Emile Chartier, un Spinoza, qu’il jugera sévèrement :

« Il date d’un temps où j’écrivais comme un professeur. Cette réserve faite il n’est pas mauvais. En prenant phrase après phrase, je pourrais sur ces exemples écrire une grammaire du style plat »

 Il laissera 5000 Propos, dont 3083 écrits pour la Dépêche de Rouen et de Normandie, entre 1906 et la guerre de 1914, « Cette guerre absurde, fruit d’algèbre et de littérature », dans laquelle il s’engagera comme simple soldat à 46 ans, et d’où naîtront, en plus d’une extraordinaire correspondance, Mars ou la guerre jugée, le Système des beaux-arts, et les Eléments de philosophie.

  Les Propos portent sur les sujets les plus divers (philosophie,  littérature, astronomie, politique, religions, pédagogie, arts…), et constituent pour Alain une façon d’exercer son militantisme républicain, car «le droit du savant sur l’ignorant est clairement défini ; il s’exprime par un seul mot : instruire», et la République ne peut se maintenir que si la capacité de juger est  partagée par le plus grand nombre.

                   « D’un côté, il y avait la masse des littérateurs devant le râtelier d’or, et, de

l’autre, un peuple inculte. Il fallait joindre ensemble le sentiment populaire et        la plus haute philosophie. » (Entretiens avec Frédéric Lefèvre, 18 février 1928)

Dans le même esprit, il participera à la fondation de l’ Université populaire de Lorient et animera celles de Rouen et de Paris :

« Si j'ai si longtemps parlé et discuté dans les Universités Populaires, c'était moins pour instruire le peuple que pour m'établir bien clairement en amitié avec lui  (…) C’est alors que l’on comprend que le peuple, ce fils d’Esope, n’est jamais abruti ni endormi ; il n’est qu’abandonné »

 Il y dirige des débats et y donne des conférences sur la physique, l’électricité, etc. Ce qui lui vaut les foudres de La Croix du Morbihan , lorsqu’il se risque à expliquer, au cœur de la campagne bretonne, peu avant 1900,  que le Diable n’existe pas :

« N’en déplaise au jeune homme qui occupe la chair de philosophie au lycée de Lorient, l’Enfer existe (…) la philosophie enseignée au lycée de Lorient est absolument dangereuse pour la foi des élèves. Les parents qui se prétendent chrétiens savent ce qu’ils ont à faire. »

Mais les gardiens de l’institution universitaire ne sont pas en reste :

                « Ne faites donc pas de politique ; réservez votre temps et vos forces pour les choses de l'esprit, qui sont plutôt votre affaire ». Ce conseil me fut donné plus d'une fois, et une fois par un homme savant, profond et vénérable. Mais je n'y ai point prêté attention, pas plus cette fois-là que les autres. »

                Il poursuit cependant la brillante carrière  de professeur que l’on connaît, mais, là encore, en s’opposant à une certain conformisme. Les témoignages concordent ; ce professeur refusait d’être profeseur, et fut donc un professeur inoubliable :

« Il avait des manières jeunes et libres, qui ne semblaient pas d’un professeur. Certains jours, il arrivait en riant et commençait sa classe, sans dire un mot, par un dessin au tableau noir. Parfois il se frottait les yeux et bâillait. Nous sentions passer dans ses cours comme un reflet de sa vie personnelle.»

  André Maurois, Rouen,  

« Rien dans l’attitude de ce bel animal humain n’évoquait les apparences maussades et renfrognées d’un professeur. »          Henri Massis

                Maurois rappelle aussi les sujets de dissertations qu’il fallait oser proposer en 1900, époque où seuls les enfants de la bonne bourgeoisie fréquentaient les lycées et où envirion 1% d’une classe d’âge arrivait au baccalauréat :

« -Dialogue entre un sacristain et un capitaine de pompiers sur l’existence de Dieu.

-Une jeune fille s’apprête à franchir le parapet du pont Boieldieu ; un philosophe la retient par la jupe ; dialogue. »

La visite inopinée du directeur de l’enseignement secondaire alors que M. Chartier, professeur au lycée Corneille, faisait cours  à ces jeunes hommes sur « leurs devoirs envers les prostituées » est restée célèbre.

 

Parmi de très nombreux témoignages d’anciens élèves, citons celui de Julien Gracq :

« On expliquait chaque année un philosophe, ça devait être Hegel, et puis, en même temps, on expliquait un écrivain : c’était Balzac cette année-là. On passait de l’un à l’autre, on s’habituait à faire sauter les cloisons scolaires ou universitaires qui les séparent. Alors c’était extrêmement excitant. Il y avait un élément de nouveauté qui, pour moi, était tout à fait frappant, et puis il y avait chez Alain l’image d’un homme complet (…)  il donnait une impression de présence physique tout à fait considérable, et puis d’un énorme équilibre aussi. Oui, il était solide sur ses jambes et il donnait l’impression d’être à peu près inébranlable, en n’importe quelles circonstances. Alors, c’était à la fois un professeur remarquable, un virtuose, un penseur aussi, mais c’était aussi un type humain assez exemplaire »

 N’oublions pas qu’en dehors des Propos, son œuvre, élaborée essentiellement après la Première guerre, est considérable, et nombreux sont ceux qui estiment que Les dieux, Histoire de mes pensées, Les idées et les âges, Entretiens au bord de la mer, Souvenis concernant Jules Lagneau, constituent ses véritables chefs d’œuvre. Notons que  Georges Pascal, récemment disparu, aimait souligner que le contenu des Propos et celui des « grandes œuvres » était le même : une philosophie exaltant la puissance de l'esprit, par essence polémique, qui est avant tout liberté et volonté, et que la luxuriance des Propos et la construction même de ses œuvres peuvent rendre difficile à percevoir, car Alain, contrairement à ses confrères, est un philosophe qui cache ses échafaudages et prend un malin plaisir à égarer le lecteur pressé :

« J’ai pris soin que mes pensées n’aient ni commencement, ni milieu, ni fin, et le moins de suite qu’il se peut »,

Parmi ceux qui ont perçu l’importance du philosophe, nous pouvons citer Jean Hyppolite, auteur de deux remarquables études sur Alain :

« […] Bergson et Alain, ces deux grands esprits qui se sont méconnus et qui dominent sans doute, à des titres divers, toute la philosophie française contemporaine. » (Figures de la pensée philosophique, PUF),

             Georges Canguilhem a lui aussi tenu à replacer à son rang la philosophie d’Alain :

« Une philosophie dont on ne peut pas dire qu’elle est dépassée ou démodée,   mais dont il faut reconnaître qu’elle attend d’être réactivée. »

              Et c’est par quelques lignes de Florence Khodoss, écrites en 1952 pour la Revue de   métaphysique et de morale, que nous conclurons cette brève présentation :  

« Il y a, chez Alain, une pensée métaphysique que l’on a souvent méconnue et que lui-même peut-être a contribué à faire méconnaître, car c’est chez lui une pensée retirée et masquée.

Elle est pourtant le lien entre des pensées qui, isolées, ne semblent plus que des essais aussitôt interrompus qu’esquissés. Analyse de la perception et politique du citoyen, peinture des passions et réflexions sur les machines simples, le centre de perspective d’où tout cela fait un seul paysage, c’est une certaine Philosophie de l’esprit corrélative d’une Philosophie de l’existence. Cette unité – et cette profondeur – échappent, si l’on méconnaît que le moraliste et le professeur valent par ce rapport caché au métaphysicien. »

 

 

                                                                         Pierre Heudier

                                                                 pierre@heudier.eu

 

Merci à Pierre Heudier. Il est difficile de présenter celui-ci tant ses talents sont multiples. Agrégé d'anglais, il vous fera une conférence sur la construction de cette langue, ce qui est normal, mais il vous parlera aussi bien de la musique médiévale avec accompagnement à la flûte, vous jouera un vieil air d'accordéon et, surtout vous entretiendra des différents aspects de la pensée d'Alain, ce philosophe immergé dans la cité. Un caractère commun : la jubilation ! Si l'un a écrit les "Propos sur le bonheur", l'autre ne cesse de les illustrer.

Nous remercions Pierre Heudier, vice-président de l'Association des "Amis d'Alain" de nous avoir permis de reproduire le texte qui précède et nous profitons de l'occasion pour rappeler la présence aux "Editions Mille et une nuits" d'un choix de "Propos impertinents"; tout un programme !

   #Alain #Proposd'Alain #PierreHeudier #AssociationLesAmisd'Alain

 

 

 

  

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